Douleurs chroniques, un article de « The Conversation »

Mis à jour le 17 mai 2021

Douleurs chroniques, un mal aussi silencieux que ravageur en entreprise

22 novembre 2019, 19:55 CET •Mis à jour le 24 novembre 2019, 17:57 CET

Auteur

  1. Guillaume SoenenProfesseur de management, Titulaire de la Chaire Apicil Santé et Performance au Travail, EM Lyon

Déclaration d’intérêts

Cette recherche a été financée par la Chaire Apicil Santé et Performance au Travail à emlyon business school.

Partenaires

EM Lyon apporte un financement en tant que membre adhérent de The Conversation FR.

Une étude de la Chaire Apicil Santé et performance au travail à l’EM Lyon business school souligne le lien entre douleurs chroniques et engagement dans le travail. Nopphon_1987 / Shutterstock

Douleurs de dos, de poignet, sciatique, cervicalgie, syndrome des jambes sans repos, douleurs neuropathiques… Un Français sur trois souffre de douleurs chroniques. Selon les études scientifiques, de 15 à 20 % de la population française adulte souffrirait de douleurs chroniques d’intensité modérée à sévère. Lorsqu’elles s’installent durablement, les douleurs chroniques entraînent des incapacités, des handicaps, des invalidités et des altérations majeurs de la qualité de vie. Les études de référence datant de 2004, nous avons décidé, dans le cadre de la Chaire Apicil à EM Lyon Business School de nous pencher sur cette problématique.

La douleur est « une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, liée à une lésion tissulaire existante ou potentielle, ou décrite en termes évoquant une telle lésion ». Elle devient « chronique » dès lors qu’elle perdure au-delà de la durée habituelle liée au problème de santé sous-jacent. Sont ainsi qualifiées de chroniques les douleurs permanentes ou récurrentes de plus de 3 mois.

En France, 31,7 % de la population est atteinte de telles douleurs. La prévalence est plus élevée chez les femmes (35 %), varie selon le statut professionnel (20,4 % chez les managers, 29.5 % chez les ouvriers), et s’accroît avec l’âge (jusqu’à 52 % chez les plus de 75 ans). L’intensité moyenne de la douleur est de 4,5 points sur une échelle de 10 points. La prévalence des douleurs chroniques d’intensité supérieure ou égale à 4/10 est de 20 %. Pour 6 % des personnes âgées de 25-64 ans, et 15 % des 65-84 ans, les limitations d’activités professionnelles ou domestiques du fait de la douleur sont importantes.

Sentiment d’injustice

Parmi les 2 154 répondants issus de 22 entreprises de tailles et de secteurs différents de l’étude « Santé au travail et performance collective » (STPC) menée dans le cadre de la Chaire Apicil Santé et performance au travail, 29 % déclarent être atteints de douleurs chroniques, un chiffre proche du niveau relevé au plan national. Ceux qui en souffrent sont moins engagés dans leur travail et ont un moindre capital santé. Ils souffrent aussi d’un sentiment d’injustice plus fort.

94 % des personnes atteintes de douleurs chroniques déclarent que leur travail en est perturbé. Dima Sidelnikov/Shutterstock

En fait, sur un ensemble de dimensions déterminantes de la santé et de la performance au travail, ces personnes présentent une situation nettement dégradée. Les douleurs chroniques devraient donc figurer en bonne place dans les préoccupations des DRH et plus largement pour les directions des entreprises, car les implications en termes de Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) sont importantes.

L’évaluation subjective de la douleur est généralement réalisée via la question suivante : « Sur une échelle de 1 à 10, où 1 signifie “pas de douleur” et 10 représente “la douleur la plus horrible que vous pouvez imaginer”, à combien évaluez-vous votre douleur » ? Dans l’étude STPC, la douleur moyenne est de 4,7 et la médiane est à 5. Ces douleurs sont souvent intermittentes (65 %), et plus rarement permanentes (35 %). Elles sont présentes à la fois le jour et la nuit dans une majorité de cas (56 %), parfois seulement le jour (42 %) et rarement seulement la nuit (2 %). 94 % des personnes atteintes déclarent que leur travail en est perturbé ; pour 30 % d’entre eux, cette perturbation est qualifiée d’importante.

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Les salariés souffrant de douleurs chroniques ont un capital santé moindre. Ceci est vrai pour la santé physique, pour le bien-être subjectif et dans une mesure moindre pour la santé mentale. Les impacts sur la performance sont aussi nombreux et significatifs.

Ces salariés ont moins d’énergie et leur engagement dans le travail en souffre. Ils ont aussi moins d’énergie pour soutenir les changements organisationnels et maintenir des comportements de coopération réguliers. De plus, ils se sentent traités de façon moins équitable par leur entreprise et ont généralement une perception plus négative de leur management. Ils déclarent aussi être plus exposés aux risques physiques ainsi qu’aux risques émotionnels.

Ne pas stigmatiser, soutenir

Il est difficile de séparer ce qui relève de différences objectives de traitement ou d’exposition dans l’entreprise, de ce qui peut être imputé à l’impact des douleurs chroniques sur les ressources d’adaptation de l’individu, le stress, et les distorsions de perception ainsi engendrées. On note que le stress ressenti au travail est plus important chez les salariés souffrant de douleurs chroniques. Peut-être encore plus troublant, ces salariés rapportent percevoir beaucoup plus de violences au travail.

À cela s’ajoute un soutien social moins important, des tensions vie professionnelle – vie personnelle plus intense et une solitude accrue… Ces éléments complètent le tableau de salariés plus vulnérables et plus à risques.

Auteur.

En termes de personnalité et d’états mentaux, ces personnes ont moins confiance en elles et ont une vision plus négative du stress. Les seules dimensions pour lesquelles nous n’avons pas trouvé d’écart significatif sont le niveau d’activité physique, la qualité de l’alimentation ou encore la tendance à la surconnexion.

Fizkes/Shutterstock. Ces douleurs entraînent, entre autres, une perception plus négative du management

On note aussi qu’ils ont tendance à avoir une hygiène de vie de meilleure qualité, avec une consommation d’alcool et de tabac moindre. Enfin, et c’est peut-être un autre effet lié à une survigilance, ils déclarent être mieux informés des règles de sécurité au travail.

Les résultats de l’étude STPC sont préliminaires et nécessitent d’être confirmés. Toutefois, les effets relevés sont nets et nombreux. Les douleurs chroniques sont une préoccupation majeure pour la santé et la performance au travail. Tandis qu’un Français sur trois souffre de douleur chronique, seuls 400 000 d’entre eux sont suivis dans des consultations spécialisées, notamment dans les structures spécialisées douleur chronique (SDC). Les entreprises doivent donc se sensibiliser massivement au sujet, et l’offre de prise en charge multidisciplinaire doit être étendue.

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