Être optimiste

Apprendre à être optimiste

Apprendre à être optimiste : un enjeu éducatif ?

Charles Hadji, Université Grenoble Alpes (UGA)

Avez-vous appris à être optimiste ?

À une époque marquée par la fin des grandes espérances, l’humanité semble engagée dans une course au désastre, où les raisons d’espérer, et de croire en un avenir meilleur et souriant, sont, sinon inexistantes, du moins très rares. Le chaos paraissant plus certain que le progrès, quel sens cela peut-il avoir d’être encore optimiste ? Une éducation à l’optimisme est-elle souhaitable, voire, simplement, possible ?


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Quand les collapsologues théorisent de manière crédible l’effondrement du monde, la volonté d’enseigner l’optimisme ne serait-elle pas le signe d’un excès d’optimisme totalement hors de saison ? Car, selon un mot d’Alain, dans ses Propos sur le bonheur, il faut bien souvent reconnaitre que « le plus noir pessimisme est le vrai ». C’est pourquoi il a été facile à Voltaire de ridiculiser Leibniz à travers Candide, optimiste irréductible, qui se croyait dans « le meilleur des mondes possibles ».

Mais que faut-il entendre par « pessimisme » et « optimisme » ? Avant de désigner des courants philosophiques spécifiques, ces termes renvoient à des attitudes mentales, et expriment une manière dominante d’appréhender les situations et les événements.

Se résigner ou agir

L’optimiste éprouve un sentiment de confiance dans l’avenir, et s’attend à un heureux dénouement des situations. Tandis que le pessimiste a la conviction que les choses finissent toujours par mal tourner. Le premier est plutôt heureux de son présent, et sans crainte particulière pour son avenir. Le second mécontent du présent, et très inquiet pour l’avenir.

Être optimiste, comme Candide
Candide, l’ouvrage où Voltaire s’oppose aux conceptions de Leibniz. Jens Mohr, Public domain, via Wikimedia

Une attitude est-elle préférable à l’autre ? Le pessimisme pourrait être tenu comme objectivement plus vrai, en ce sens que les choses finissent souvent, en effet, par mal tourner, la mort étant, comme le dit Pascal, « la fin qui attend la plus belle vie du monde ». Alors que l’optimisme est humainement plus fructueux, en ce sens qu’il traduit une espérance sans laquelle l’être humain n’entreprendra rien. L’un conduit à subir et à se résigner, au nom d’un présent toujours décevant. L’autre à agir et à avancer, au nom d’un lendemain susceptible de chanter.

Faut-il donc parier sur le rêve, contre le réalisme ? La dichotomie optimisme/pessimisme n’est pas exclusive. Nous dirions volontiers que, comme Devos entrevoyait de la joie sur fond de tristesse, il faut envisager l’optimisme comme une manière de surmonter la tristesse dans laquelle plonge la prise en compte de la dureté des temps, et le constat des souffrances qui accompagnent toute vie humaine.

Un troisième terme : le hasard

Pour Schopenhauer, « La vie n’est jamais belle », car elle « n’est autre chose, en règle générale, qu’une série d’espérances avortées, de projets déçus et d’erreurs reconnues trop tard ». « La vie humaine… va de la souffrance à l’ennui ». Soit. Mais faut-il se contenter de souffrir, sans rien tenter, au motif que l’échec serait plus certain que la réussite ?

Alors que le pessimisme est comme une donnée immédiate de la conscience, l’optimisme est une exigence, ou un devoir, pour les êtres humains. Il ne faut pas les penser l’un contre l’autre, comme si le choix de l’un ne laissait aucune place à l’autre. On n’a pas à choisir un camp, entre par exemple Schopenhauer, pour qui le vouloir vivre engendre la souffrance et le mal, et Leibniz, pour qui tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Et pour deux raisons. D’une part, l’avenir nous échappe. Que les prévisions soient optimistes ou pessimistes, elles ont pour premier caractère d’être très hasardeuses, et de n’engager que celui qui y croit ! Et, d’autre part, la question de savoir si le monde est ou non le meilleur possible n’a plus guère de sens aujourd’hui.

Le monde est ce qu’il est. Il ne nous veut ni bien, ni mal. L’avenir est incertain, et peut faire advenir le bien comme le mal. C’est pourquoi le réalisme du pessimisme n’interdit pas, bien au contraire, « l’espérance folle » (Guy Béart) de l’optimisme. Il faut se guérir d’un pessimisme paralysant. L’éducation se doit donc de promouvoir un optimisme salvateur.

Différencier difficultés et désespoir

Le pessimisme va de soi. Il est la couleur dominante de toute vie humaine. Inutile de vouloir l’enseigner : il est comme un mode de fonctionnement « par défaut ». L’optimisme, quant à lui, a besoin d’être promu. C’est en ce sens que, comme le dit Alain, si « le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté ». Ce que Georges Pascal, dans L’idée de philosophie chez Alain, exprime par une très belle formule : « l’optimisme est un refus volontaire du désespoir ».

On ne refuse pas de prendre acte des difficultés qui accablent toute vie humaine, mais de céder au désespoir que peut entraîner cette prise de conscience. Car « le noir pessimisme » n’est « le vrai » que pour celui qui s’abandonne, devenant alors le jouet de forces qui lui restent « extérieures ». Si je ne fais pas l’effort de me gouverner, je deviens la proie de mes humeurs, le jouet de mes passions.

L’optimisme est le résultat d’une conquête. Il faut en faire l’apprentissage. Mais alors : comment apprend-on à être optimiste ? Tout simplement : en cultivant sa volonté. Mais il n’y a aucune magie de la volonté. Celle-ci se forge, et se fortifie, à la double condition que l’on essaye, au lieu d’abdiquer a priori ; et que l’on espère, au lieu de penser que l’on ne doit jamais rien attendre de bon.

La puissance de la volonté

La puissance de la volonté s’accroit par un travail quotidien, pour discipliner son corps, et mieux conduire ses actions, et sa vie, selon les exigences de l’esprit (Alain : « se savoir esprit et, à ce titre, obligé absolument »).

On retrouve, in fine, l’optimisme foncier des stoïciens. Il est inutile de se préoccuper des choses qui ne dépendent pas de nous. Que la Providence y veille, comme le pensaient les stoïciens, ou non, on n’y peut rien changer. En revanche, on a tout pouvoir sur les choses qui dépendent de nous. À condition de faire l’effort de « s’y mettre », de les prendre en mains, c’est-à-dire d’agir, avec l’espoir de les maîtriser, et, par là même, de se maîtriser.

Ce qui permet de comprendre que « chacun est juste aussi intelligent qu’il veut » (Propos sur l’éducation, XXIV), à proportion de la volonté engagée, et du travail effectué. Voilà ce que l’éducation a pour tâche de faire comprendre, et expérimenter. Et qui fera la différence entre l’homme éduqué, et celui qui ne l’est pas…

C’est sur cette puissance de la volonté que se fonde « l’espérance folle » chantée par Guy Béart :

C’est l’espérance folle
Qui nous console
De tomber du nid
Et qui, demain, prépare
Pour nos guitares,
D’autres harmonies.

Charles Hadji, Professeur honoraire (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes (UGA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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